Les fers à hosties de Charente-Limousine

 C'est dans le bulletin de la société archéologique et historique de la Charente de 1895, que Mgr Xavier Barbier de Montault, prélat de Sa Sainteté, historien d'art et archéologue réputé, publiait un long article sur les fers à hosties de l'arrondissement de Confolens. Il en décrivait 24, mais avec seulement les calques au crayon de trois d'entre eux, Brillac, Hiesse et Brigueuil.

 Cette étude très complète d'un spécialiste des objets religieux au XIXè siècle, nous a servi de point de départ pour notre recherche, en 2016, des fers à hosties du seul secteur paroissial de Chabanais. Nous avons pu étudier ceux de Chassenon, Saulgond, Brigueuil et Exideuil. Ce sont de véritables œuvres d'art méconnues. Trois d'entre eux sont classés aux Monuments Historiques, au titre d'objets (base Palissy du service du Patrimoine du Ministère de la Culture).

 

 Les fers à hosties

 Ce sont des sortes de grandes pinces en fonte de fer, donc très lourdes, rappelant les moules à gaufres (on les appelle parfois moules à hosties). Les bras peuvent atteindre 80 cm de long, alors que les plaques ou palettes (rectangulaires le plus souvent) que l'on presse l'une contre l'autre font environ 10 x 20 cm. L'une des plaques est gravée de scènes religieuses incluses dans le tracé circulaire des hosties, l'autre est lisse. (cf photo)

Zone de texte:  On verse sur une des plaques de la pâte de pain azyme (sans levain), on serre la pince et on la met à chauffer trois minutes sur des braises. Une fois la pâte cuite, on la découpe avec un rondeau, en suivant les contours circulaires des hosties. A chaque cuisson, on peut, en principe, réaliser quatre hosties, deux grandes et deux petites.

Les plaques présentent toutes des dessins de scènes religieuses gravés en creux et « en miroir » par des artisans-artistes le plus souvent anonymes.

Les scènes les plus représentées sont la Crucifixion, la Flagellation, le Portement de croix, la Résurrection, le Christ en Majesté, l'Agneau Pascal. Elles sont accompagnées ou remplacées par des monogrammes, abréviations de mots latins ou grecs, comme IHS (Jésus), XPS ( Christ), INRI (Jésus de Nazareth, roi des Juifs). On peut y voir le soleil, la lune, de la végétation, ainsi que la marque des graveurs.

Les hosties furent ainsi fabriquées, jusque vers 1900, dans les presbytères et les sacristies de chaque paroisse, par des femmes appartenant à ces associations de laïques  qui s'occupaient du temporel des églises, sous le nom de « fabriques ».

Aujourd'hui, les hosties sont produites en grandes quantités et de façon quasi industrielle par certaines communautés religieuses féminines, comme les bénédictines de l'abbaye de Rosans dans les Alpes, les trappistines d'Ubexy dans les Vosges et les cisterciennes de Notre-Dame de Bon Secours  en Provence.

Hostie vient du latin « hostia » (la victime). C'est la représentation symbolique, pour les catholiques  du corps du Christ, offert à Dieu comme une victime, lors de la consécration au cours de la messe. « Ceci est mon corps », prononce le prêtre lors de l'élévation de l'hostie qui précède sa communion  puis celle des fidèles. C'est pourquoi sur les fers à hosties on trouve le plus souvent les gravures de deux grandes (pour le prêtre) et de deux petites hosties (pour les fidèles).

 

 Les fers à hosties de l'arrondissement de Confolens

 En 1895, Mgr Xavier Barbier de Montault avait dénombré et décrit 24 fers à hosties dans l'arrondissement de Confolens. Ceux de Mazerolles, Alloue, Esse (2), Hiesse, Beaulieu, Chassenon, Nieuil, Brigueuil, Mouzon, Suris, Saint-Maurice-des-Lions, Oradour-Fanais, Manot, Saulgond, Saint-Barthélémy de Confolens, Brillac, Cherves-Chatelars, Saint-Christophe, Exideuil, Saint-Maxime de Confolens, Hôpital de Confolens, Saint-Laurent-de-Céris, Saint-Germain de Confolens.

Combien en reste-t-il aujourd'hui ? Il est difficile de le savoir, mais certainement beaucoup moins, car plusieurs ont disparu, perdus, jetés ou vendus. En effet, depuis longtemps, les fers à hosties ont attiré la convoitise des antiquaires et des collectionneurs. Il n'est pas rare d'en trouver sur des brocantes ou sur des sites internet de vente aux enchères, à des prix allant de 100 à 350 €. Certains très beaux fers peuvent atteindre 1000 € ! Il y a aussi tous ceux qui ont été perdus ou jetés à la ferraille !

Il en reste heureusement encore quelques uns, en particulier ceux qui ont été classés « Monuments Historiques », par les services du Patrimoine du Ministère de la Culture : ceux de Chassenon,  Saulgond, Brigueuil, Esse (2) , Hiesse, et Saint-Christophe. Sachant qu'ils représentent la moitié des 14 fers classés « Monuments Historiques » en Charente, et que notre département fait bonne figure en comparaison avec les 9 classés en Haute-Vienne et les 143 classés pour l'ensemble du territoire français.

Nous avons pu examiner et photographier les fers classés de Chassenon, Saulgond et Brigueuil, ainsi que celui d'Exideuil qui n'est pas classé mais mériterait de l'être.

 

 Le fer à hosties de Chassenon

 C'est le plus ancien et un des plus beaux. Il date du milieu du XIIIème siècle. (cf photo)

 

La palette gravée mesure 16 x 9 cm. Les petites hosties circonscrites par un filet et un perlé ont 3 cm de diamètre, les grandes, avec cordonnet et perlé, 6 cm.

Zone de texte:  Les petites hosties sont gravées au monogramme du Christ (XRS, avec sigle d'abréviation ponté surmonté d'une petite croix) et de Jésus (IHS, avec même sigle).

Les deux grandes hosties montrent la Crucifixion. Sur l'une, Jésus, avec un nimbe crucifère ( en forme de croix), symbole d'éternité, a la tête inclinée à droite, les mains percées de clous, les bras fléchissant un peu, les jambes croisées et les pieds percés d'un long clou. Le soleil, sous forme d'étoile et la lune en croissant sont au-dessus de la croix plate, à rebords. La Vierge, vue de face, joint les mains sur sa poitrine. Elle est nimbée et vêtue d'un voile ondulant qui descend à ses pieds. Saint Jean, nimbé lui-aussi et vêtu d'un long manteau détourne la tête et lève la main en signe de douleur.

Sur l'autre grande hostie, la Crucifixion est analogue, mais les personnages sont remplacés par  deux monogrammes avec leurs sigles d'abréviation IHS et XRS. Les tiges qui prolongent les lettres H et X se terminent par une grappe de raisins ou de perles.

Au centre de la palette, la marque de fabrique : deux C adossés.

Magnifique et émouvante réalisation, malgré des maladresses, comme les mains disproportionnées de la Vierge et de saint Jean.

Fer classé aux Monuments Historiques le 1er mai 1933.

 

 Le fer à hosties de Saulgond

 Un peu moins ancien, il est daté du début du XIVème siècle. (cf photo)

 

Les dimensions sont légèrement inférieures à celles du fer de Chassenon.

Zone de texte:  Les quatre hosties montrent la Crucifixion. Sur les deux petites, on voit seulement Jésus sur la croix, jambes de profil et nimbe uni, encadré par le soleil en étoile et la lune en croissant.

Sur une des grandes hosties, le champ est semé de roses à quatre lobes. Le soleil et la lune surmontent la croix, mince et arrondie. Le Christ a un nimbe crucifère, le corps étroit. Un seul grand clou perce ses pieds, vus de profil. De chaque côté, la Vierge et saint Jean, sans pieds, nimbés, avec de longs vêtements plissés. Ils inclinent la tête en signe de douleur. La Vierge croise les mains, saint Jean en lève une.

Sur l'autre grande hostie, même Crucifixion, mais les personnages sont remplacés par les monogrammes IHS et XRS, avec un minuscule sigle d'abréviation et des volutes prolongeant le X et le H.

Marque de fabrique identique à celle de Chassenon : deux C adossés.

Très belle réalisation aussi, mais la qualité artistique n'est pas au niveau de la précédente. Fer classé aux Monuments Historiques le 30 septembre 1911.

 

 Le fer à hosties de Brigueuil

Zone de texte:   Il est exceptionnel par la forme de ses palettes (14 x14 cm) et par le fait qu'il présente les gravures de quatre grandes hosties seulement. Pas de petites hosties, mais un vieux fer, très abîmé, sans doute du XIIIème siècle, existe aussi à Brigueuil, montrant deux grandes et deux petites hosties. On devait donc se servir des deux fers.

Il est aussi exceptionnel par la qualité de sa gravure, par la variété de ses scènes et par sa belle écriture gothique du XIVème siècle. (cf photo)

 

En haut à gauche, c'est la Résurrection. Le Christ sort un pied du tombeau, large et plat, orné de colonnettes. D'une main il bénit à trois doigts, de l'autre il tient une grande croix. Sa poitrine est en partie couverte par le linceul. Son auréole est lisse.

Inscrite entre deux cercles perlés, en abréviation, une phrase de la messe : « Ego sum panis vivus qui de coelo descendit » (« Je suis le pain vivant qui descend du ciel »). Entre le début et la fin de la phrase : une croix pattée, une couronne royale à fleurons et une fleur de lis.

En haut à droite, c'est l'Agneau de Dieu, dans un encadrement quadrilobé, entouré d'une inscription abrégée : « Agnus Dei qui tollis peccata mundi miserere nobis » (« Agneau de Dieu qui enlèves les pêchés du monde, prends pitié de nous »). L'agneau lève la tête et tient une grande croix dont la bannière se divise en triple flamme.

En bas à droite, la Crucifixion est inscrite dans un cadre octogonal. L'inscription abrégée qui l'entoure indique : « Jesus Nazarenus rex Judeorum, miserere nobis » (« Jésus de Nazareth roi des Juifs, prends pitié de nous »).La croix n'est qu'une baguette, le Christ n'a pas de nimbe, un linge ceint ses reins, il penche la tête.

En bas à gauche, les initiales IHS (Jésus) sont inscrites dans un cercle et surmontées d'une accolade d'abréviation feuillue et d'une croix pattée. L'inscription, « Hoc est enim corpus meum » (« Ceci est mon corps ») est suivie d'une étoile et d'une couronne royale.

Ce magnifique fer a été classé aux Monuments Historiques le 30 septembre 1911.

 

 Le fer à hosties d'Exideuil

 C'est le plus récent. Il est du milieu du XVIIIème siècle. (cf photo)

Zone de texte:  Les palettes sont plus grandes : elles mesurent 23 x 13 cm. Les grandes hosties ont 9 cm de diamètre, les petites, trois cm.

Les deux petites hosties offrent le même sujet : l'Agneau Pascal, passant à gauche, debout sur le livre aux sept sceaux, la tête rayonnante, regardant en arrière, et la patte levée arborant la croix à étendard.

Les deux grandes hosties montrent la Crucifixion, mais avec des variantes dans les proportions et les détails. Celle de droite est moins allongée que celle de gauche, et la rocaille y est mieux traitée. Les croix sont larges et plates. Leurs sommets sont très courts, avec une tige maintenant l'écriteau traditionnel INRI ( Jésus de Nazareth roi des Juifs). Leurs pieds sont calés dans la rocaille et l'herbe.

La tête du Christ, penchée, rayonne. Le corps est déjeté. Le linge des reins est noué à droite sur une hostie, à gauche sur l'autre. Les pieds sont juxtaposés ou superposés. Les cercles des hosties sont bien marqués.

Chose rare, le fer est signé du nom du graveur : JOURJON. Or, un Claude-Simon Jourjon est connu à Saint-Etienne pour avoir été, d'après les archives : « entrepreneur des armes pour le Roi à Saint-Etienne, fonction qui nécessita un atelier de graveurs habiles ». On sait même qu'il se maria en 1745.

C'est encore un très beau fer qui mériterait lui aussi d'être classé aux Monuments Historiques.

 

                                                                               André Berland - 2017

 

 

 


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